RECIT de VOYAGE

Flâneur nostalgique, notre époque me rend songeur quand il s’agit de voyager.

Parfois, la tentation est grande d’annuler un billet d’avion ; plutôt se caler dans son fauteuil de cuir, sous l’abat jour, avec un livre. Retrouver les atmosphères oubliées des wagons bleus en partance pour l’Orient ; effluves de cigares bruns et lotions parfumées des premières classes.

Mais non, partir quand même, d’ailleurs l’avion atterrit bientôt à Bangkok où je suis en transit pour le Laos. Le déplacement géographique a finalement gagné.
Je tiens la brochure d’un hôtel, soi-disant pas comme les autres, The Bohémian à Bangkok.


Un énième… Oui, sauf que l’endroit m’a été soufflé par un ami violoniste, rose à la boutonnière, qui en rentrait…
- Tenez m’a-t-il dit, lorsqu’il a apprit que je m’y rendais… voici un endroit pour vous.
La brochure sobre était barrée d’un mot simple : The bohemian.

- Un peu provocateur comme nom d’hôtel, non ?
- Non répondit-il, tout est dans la puissance évocatrice du mot, vous rendez-vous compte, The bohémian…, on y voit d’emblée le vagabondage sans motif d’Arthur Rimbaud et une nécessaire disposition à l’errance…


Enfin Bangkok se dessine.
J’avais, au fil des ans, tenté tous les types d’hébergements, de la belle étoile du parc de Lumpini aux somptueux palaces le long du fleuve Chao Phraya…J’ai quelques heures devant moi, ma curiosité est la plus forte pour The Bohémian…Je hèle un taxi, je vais m’offrir un petit tour du propriétaire.

Devant la façade ornée du Bohémian, j’aurais aimé dépoussiérer mon panama montecristi et libérer mes malles, mais non, l’époque n’est plus celle-là… Quoi que, à y regarder de plus près, on pressent une légère  ambiance Shanghai de l’après-guerre, eu égard à l’inspiration architecturale des villas coloniales de l’époque.
Dans le salon, le style décoratif en vogue au milieu du XIXe siècle en Angleterre se mêle subtilement aux plus beaux atours Siamois. Par un subtil tour de passe-passe, on change d’époque. Pas de lampions rouges, ni de murs laqués gris, mais l’Asie est là dans toute sa splendeur discrète. Sensation de faire partie de la scène, s’installe une familiarité avec les lieux… Une nécessaire disposition à l’errance est de mise pour profiter de cette ambiance des années élégantes. On imagine volontiers un club d’hommes aristocrates s’adonnant au bridge le soir, pantalons blancs et veste en tweed.

J’explique à la réceptionniste mon escale, mon départ pour le Laos… Quelle coïncidence répond-elle, nous venons d’ouvrir une réplique  du Bohémian  à Vientiane, « The little Bohemian. »
Je continue ma flânerie et remarque le petit fumoir qui suggère le Hong-Kong des années 30… Je me prends à rêver des rituels oubliés, ceux qui permettent de rétablir la communication avec soi-même… Choisir dans l’humidificateur en bois laqué un cigarillo à cape blonde, ciseler la petite ouverture dans la coiffe, frotter l’allumette de bois…

Un autre lieu familier attire mon regard ; la bibliothèque qui fait la part belle aux écrivains voyageurs, Bruce Chatwin, Lawrence Durell et Alexandra David Néel s’y côtoient dans une proximité réconfortante. On déambule nonchalamment parmi les tables basses qui fleurent bon la gomme et la laque patinée de Chine, ou bien Sumac du Japon, qu’en sais-je ?
J’effeuille un livre et commande un café pur arabica, servi accompagné d’un éclat de chocolat de Java.
Je pense aux turcs qui appellent leur café « les écoles des sages », et savoure le moment, comme je pourrai le faire sous une tente en toile écrue, face à la savane en Afrique orientale.

Un salon prévu pour les voyageurs, il fallait y penser… D’autres convives de passage profitent des bienfaits du lieu que l’on espère intemporel. Une femme en sari, commande un cocktail de jus de mangue frais aromatisé au gingembre. Là un groupe de golfeurs japonais se délectent de tapas, ces petites tranches de pain ointes d'huile d'olive et plantées sur un pincho. J’explore tour à tour les spas parfumés et le salon du barbier qui applique la crème à raser au blaireau. Ailleurs, dans ce labyrinthe enchanteur, une jeune siamoise, théière posée sur la claie, initie quelques voyageurs à la cérémonie du thé… Elle évoque les thés rares de l’ancien Formose, les divins Oolongs…


Une jeune employée thaïe m’autorise la visite d’une chambre. Pour accéder aux étages, l’ascenseur me rappelle les vieux Jaspar à la porte de cabine forgée et ciselée où les boutons d’envoi sont cuivrés. Je savoure l’élégance de la chambre épurée d’inspiration zen, parquet de bois et salle de bains à damiers blancs et noirs.

Plus bas, je m’attarde devant les menus Asiatiques du restaurant à boiseries. De la salle émane en préparation l’odeur typique des Gimchis coréens, mêlée savamment d'effluves de citronnelle et de tamarin thaïlandais. Des cuisines ouvertes j’aperçois wok, paniers à mailles métalliques, mortier et pilon…

Je retourne près du salon où un pianiste égrène les notes du rêve d’amour de Franz Liszt… Un peu éberlué du doux mélange des atmosphères, je vogue un instant sur le Danube, ou sur un paquebot le long du Yang Tsé Kiang.

The Bohémian est un endroit où l’on aimerait prendre ses quartiers, seul ou en famille, c’est si rare…Un peu comme Denys Finch Hatton à Mombasa, dans le film Out of Africa. « Gardez votre livre, vous le rendrez au little Bohémian à Vientiane me dit la réceptionniste à l’heure du départ… » Le livre en question s’intitule «Un gentleman en Asie» de Somerset Maugham dont la dernière phrase lue me paraît d’à propos à l’heure du départ, tant ce lieu insolite et familier à la fois, s’impose comme une pause dans le temps.

« Une pagode dont la stupa s’élève, scintillante d’or "pareille à un espoir soudain dans les ténèbres de l’âme. »





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